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Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme! Au gré des envieux, la foule loue et blâme ; Vous me connaissez, vous! - vous m'avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée, Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée, Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. La contemplation m'emplit le cœur d'amour. Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, Questionner tout bas vos rameaux palpitants, Et du même regard poursuivre en même temps, Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde, L'étude d'un atome et l'étude du monde. Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu, Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu! Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches, Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux, Vous savez que je suis calme et pur comme vous. Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, Et je suis plein d'oubli comme vous de silence! La haine sur mon nom répand en vain son fiel ; Toujours, - je vous atteste, ô bois aimés du ciel! - J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds, Ravins où l'on entend filtrer les sources vives, Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives! Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois, Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même, Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime! Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît, Arbres religieux, chênes, mousses, forêt, Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère, C'est sous votre branchage auguste et solitaire, Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, Et que je veux dormir quand je m'endormirai.
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Texte n° 5 Sabine SICAUD (1913-1928)
LE CHEMIN DE L ORMEAU
J’ai rencontré l’ormeau
Pas un ormeau célèbre,
Mais un ormeau sans ex-voto,
Tournant le dos à la route des hommes.
Sa colonne de bois, rugueuse, nue, énorme,
Quelqu’un l’a-t-il jamais serrée entre ses bras ?
Nous l’avions mesurée avec un fil de soie
La colonne de bois qui ne s’arrête pas
De grossir en silence.
Mais grossir – qui jamais voit grossir un ormeau ?
Tant de jours et de nuits, tant de soleil et d’eau,
De pais, d’oubli, de chance…tant et tant !
Entre les émondeurs, les chenilles, l’autan,
J’ai rencontré la Patience.
TEXTE N° 6 LE TAMARIS
Tout l’hiver, le laurier t’a bravé. Tout l’hiver,
Les deux ifs, s’éventant de leurs franges épaisses,
T‘ont dit : »N’aimes-tu pas cette fraîcheur de l’air ? »
Et le cèdre était vert, le cyprès était vert,
Et les bambous avaient des gestes d’allégresse,
Et le palmier jouait à l’oasis…
Et le lierre en habit vert bouteille, et la mousse
En laine vert grenouille, et l’herbe vert maïs,
Te narguaient, en couvrant le sol brun d’une housse,
Où le givre cousait des boutons de cristal…
Et le magnolia de faïence vernie,
Le fusain compassé, le yucca de métal,
Regardaient avec ironie
Tes rameaux grelottants…Le buis même, le buis
Des bons vieux jardinets de presbytère,
Semblait fat et repu sur un morceau de terre
Large comme la main et l’ « artichaut des puits »
Encadrait le bassin de roses agressives…
Et tous disaient : »Voyez, grâce à nos feuilles vives,
Ce n’est jamais l’hiver, jamais l’hiver ! »
Et devant toi, si découvert,
Si nu, si maigre, avec de petits doigts si frêles,
Je m’arrêtais, ne sachant plus…
Mon arbrisseau léger, dont le front chevelu
Frisé par la brise de mer aux tièdes ailes,
Prenait là-bas, dans le soleil, un vert si doux,
Un vert qui se teintait de rose à tous les bouts
Dès que le temps des fleurs ouvrait sa boite à poudre
Et son étui de rouge parfumé
Faudrait-il se résoudre
A ne plus voir ton fin visage ranimé ?
Ah ! qu’ils m’importent peu, les autres, les tenaces,
Les toujours verts, si tu dois rester nu !
Comprendront-ils jamais ce qu’il y a de grâce,
De charme délicat dans tes bourgeons menus
Lorsque tu ressuscites,
Mon tamaris, pour qui l’hiver est bien l’hiver…
D’avoir tremblé pour toi, comme on se penche vite
sur ce premier duvet imperceptible hier,
Et comme on t’aime pour ce vert, ce tendre vert
Si miraculeusement neuf, d’après l’hiver…
TEXTE N° 7 LES PELERINS DE LA DUNE
Les pins…Les pins aux verts cheveux,
Aux sandales d’or et de cuivre,
Un par un, deux par deux,
Droit devant eux,
S’en vont, comme ivres…
Ivres de soleil et de vent,
Les bras tendus, penchés souvent
Tant le vent du large les pousse,
Tant le soleil mord jusqu’au sang
La dune rousse
Les pins s’en vont, chargés d’encens,
D’or et de myrthe, vers là-bas,
Vers des pays qu’on ne sait pas, tendant les bras…
Les pins s’en vont dans un bruit d’ailes,
Un bruit de pas, un bruit de voix surnaturelles.
Je les entends, je les entends…à pas légers,
La forêt suit, comme un troupeau suit le berger.
A voix basse, bouche fermée,
Comme les chanteurs de l’Ukraine,
L’Océan dit ses peines.
La dernière houle calmée
Froisse et défroisse des étoffes qu’elle traîne…
Et le vent jour à l’imiter, dans les remous
Des pins en marche.
Ô patriarches,
Verts pèlerins des sables roux,
Pèlerins vers je ne sais où,
C’est bien vous qui marchez, c’est vous
Qui faites, sous mes orteils nus, frémir la dune…
Le soir tombe… Et peut-être ici
a-t-on rêvé, mouillés de lune,
de soirs mauves, gris pâle aussi,
et diaphanes…
de vos soirs, Puvis de Chavannes…
Moi, j’ai vu des pins, un par un,
Devenir bleus, devenir bruns,
Je les ai vus, fouettés d’embruns,
Disloqués par le vent sauvage.
Et conduisant toujours, toujours,
Le même long pèlerinage…
Hallucinés, aveugles, sourds,
Je les ai vus en Don Quichotte,
Je les ai vus en Juif-errant,
Chauves, bossu, manchots, branlants,
Ombres chinoises de la côte…
Et derrière, j’ai vu, pressés
Comme les moutons de la fable,
D’autres pins, tous les pins blessés,
Cramponnés aux pentes de sable…
Dans les pots d’argiles, saignait
Leur sève épaisse, goutte à goutte…
Les premiers pins suivaient leur route.
Moi seule les accompagnais…
Vers quelle Espagne de miracles ?
Vers quelles sierras, quels châteaux,
Quels tabernacles ?
Non, ne me dites pas tout haut
L’histoire des pins sur la dune,
L’histoire vraie en quatre mots…
Puisque je vois, au clair de lune,
Au clair du soleil, verte ou brune,
Marcher la forêt devant moi…
Puisque c’est vrai, lorsque j’y crois…
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TEXTE N° 8 DE TEMPS EN TEMPS
Extrait du recueil « Reflets dans un jardin." de M.L. Bergassoli
De temps en temps, je lui dis : »Ne meurs pas,
Ne t’en va pas. Dis, reste !
Je le prends dans mes bras,
Doucement je le berce, avec des gestes
Venus de la lointaine enfance,
Avec des chants, venus d’une invisible nuit ;
Et Lui,
S’endort encore un peu dans sa quiétude chaude…
De temps en temps, je lui parle tout bas
De ces jours très anciens, où l’on tondait la laine
A l’ombre de ses bras.
Je lui fais un printemps, et j‘efface ses rides,
Et je lui dis l’amour qui baigne la Maison
Alors qu’elle se vide…
De temps en temps, je lui dis les oiseaux
Qui bruissent dans ma tête ;
Et les Soleils, tous les Soleils
Qui sont passés, ceux qui restent à naître…
C’est vrai, je sais
De temps en temps, c’est mon enfance qui s’évade,
Qui meurt, avec son cœur malade,
Alors je mens,
Mais je lui dis que je suis là
Et que, je ne suis pas encor bien grande,
De temps en temps,
Toujours, pour qu’il s’accroche à moi.
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TEXTE N° 9 L’AMANDIER
extrait du recueil : « Un autre regard » de M.L. BERGASSOLI
Il est sorti
Nu sur la terre aride,
Ayant pour compagnon
Quelques cailloux de Crau,
Et ce coin de jardin à la terre trop rude,
Sur le bord d’un chemin qu’ignorent les ruisseaux…
Où cherchait-il cette force de vivre, lui
Ne recevant qu’un don maigre du ciel ;
Peu d’eau à peine quelques gouttes,
Un soleil dur, un gel ardent
Et le souffle violent
Du vent.
Il a tenu pourtant,
Tordant le noir de son écorce,
Tendant ses maigres doigts
Sur ces lambeaux de ciel qui lui disaient
Patience !
Il a tenu,
Et l’on a vu soudain,
Comme un cri de douceur réclamant le Printemps
Cette éclosion qui vient
Alors que tout sommeille encore,
Cette tendresse rose
Qui odore de miel tout l’air environnant,
Et qui neige, légère et fragile à la fois
Au sol encor sevré de sa mémoire verte,
Cette douceur de lait
Que l’on retrouvera à la St Jean d’été
Dans une coque ouverte…
Cette douceur, bel Amandier, et cette force
Bel arbre au cœur d’aurore,
Trésor offert,
Longtemps couvé
Sous les douleurs de sa rugueuse écorce.
Texte n° 10 CYPRES M.L. Bergassoli extrait d’Un autre regard
Sombres et beaux, vous méditez songeurs et impassibles.
Vous méditez poursuivant une quête invisible
Et vos longs corps tendus transportant
Tout un monde inconnu recelant les échos
Des temps anciens qui vous ont fait escorte.
Vous méditez solitaires, éclairant la campagne où serrés, remparts de nos jardins..
Vigies dressées comme de hautes flammes
Quel secret vous empreint ?
Le soleil vous revêt de ses plus noirs reflets
Et la nuit vous absorbe.
A peine courbez-vous la tête avec noblesse pour saluer le vent. Restant celui que ni le froid, ni la chaleur ne blesse…
Vous méditez gardiens des rites funéraires
Eclairant le parcours initial et secret
De l’’âme qui s’en va retrouver sa Lumière
Vous contemplez le ciel et vous tendez sans défaillir vers l’Eternel.
Et nous humblement périssables poussière et météore
Nous vous avons mis près du seuil de nos portes
Dressés là, comme un appel
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TEXTE N° 11 François Mauriac 1885-1970.
« [...] alors comme aujourd'hui, j'écoutais le vent dans les pins, mais je ne le sentais pas sur mon visage. Le vent d'équinoxe, arrêté par l'immense forêt odorante et chaude, ne se décèle qu'au glissement des nuages, qu'au balancement des cimes, à ce bruit de mer qu'elles font dans le ciel. Bruit de mer ? Telle est la comparaison accoutumée. mais le vent dans les pins gémit moins sauvagement que l'Atlantique ; il ne pousse pas ce cri d'un monstre aveugle et sourd ; c'est une plainte éolienne, une plainte humaine ; elle entre en moi qui suis immobile au milieu des arbres sans nombre; et mon être profond collabore à ce gémissement indéfini, comme si je n'étais qu'un pin entre mille autres et que le souffle envahit. Plus que par le bruit du vent, peut-être, le souvenir de la mer est-il ici éveillé par le balancement des cimes - mâts géants d'une immense flotte ensablée. »
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Texte n° 12 de LE TREMBLE extrait du recueil
L ARBRE A SILEX de Jean Bensimon
Troué de pluie
Lacéré par les vents d’automne
Il veille debout dans la nuit
Le souffle érodé par l’arête du cri
A l’aine de la branche maîtresse
Il entend le tremblement de ses feuilles pâles
Jusqu’à la spirale du signe
Au cœur de la demeure frêle
Et pris de doute
Sent son nom se dissoudre entre les branches.
Homme qui avez la peur en partage
Et dont le tourment effeuille les nuits
Prenez l’avis du tremble.
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TEXTE N° 13 LE DIT DE L’ AMANDIER
Extrait du recueil L’ARBRE A SILEX Jean Bensimon
Pour me faire expier la faute, on m’arracha du verger natal, au plain-chant du ciel et je fus transplanté bien loin dans une sombre plaine. Cerné de frimas et de désolation, je n’interroge plus les puissances maléfiques ni la violente mesure, et écoute l’air crier à l’effacée une algèbre inconnue, tandis que ma respiration monte en vapeur. J’écoute aussi le ressac de la mémoire – soleils en fuite – et mes maigres feuilles frissonnant au bout de mes branches qui longent des vertiges. Tout en cardant la nuit où crissent les heures d’exil, j’attends. Je ne suis qu’attente de ce jour d’avril où, à l’aisselle de ma branche la moins frileuse, une fleur chétive éclôt, bientôt suivie de quelques autres qui, avant que ne les emporte le vent, narguent de leurs pétales blancs, une épée nue…
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Texte n° 14 LE SAULE de Jean Bensimon
extrait de l’Arbre à silex
Le crépuscule tombe lentement sur la rivière et le saule pleureur qui tient en laisse les brouillards, le saule aux feuilles couleur de lune, aux branches tombantes dissimulant presque entièrement le tronc et l’ombre bruissante de chuchotis. Dès la nuit, l’arbre lunaire est jeune sorcière aux longs cheveux attisant la rosée et la pluie d’été chargée de présages. Si tu te glisses alors dans son orbe, tu seras enlacé par la litanie, porté jusqu’à la chambre d’outre-mémoire baignée de vert où un visage se recompose…
Ses branches retombent à terre, ses feuilles en forme de larmes ont fait croire que le saule est mélancolique. Mais non, il est tout joie, à preuve le rire léger de la jeune fille, tandis que le vent file entre ses doigts et que l’osier tresse l’espérance ronde…
Homme du seuil, tu n’as pas brûlé toutes sèves, écoute plutôt le saule.
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TEXTE N° 15 de Pierre MENANTEAU 1895-1992
L’ORME EN ETE
Je suis, dit l’orme, tout grillé.
Je flambe au centre de l’été
Dans la plénitude éclatante
Et l’éclat du chant qui m’enchante
Saute du sous-sol jusqu’au toit.
Je sens l’épaisseur de ce mois
Se joindre au cercle de l’année.
La nuit répare la journée.
Les filles des champs ont ainsi
Sur leur visage le souci
De quelques rousseurs éphémères.
Soyez tranquilles les bergères,
Et veillez plutôt sur ce cœur
Que pourrait brûler votre ardeur !
L’arbre que je suis est à l’âge
Où l’on fait la part du feuillage
Pour l’exigence du soleil.
Mes amarres, à leur réveil,
S’enracineront dans la terre.
J’ai déjà des fils. Ô lumière,
Soulève-les plus haut que moi,
Arrondis plus vaste le toit
Où suffoquent les tourterelles
Tandis qu’en bas, sous les javelles,
S’accordent les grillons du soir !
Oui, survis-toi, mon bel espoir
Qui répands dans la canicule,
La promesse longue des jours,
L’accomplissement des amours.
Bonne lecture…..
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